Les classements smart city mesurent les institutions, pas la technologie
Le haut de tous les grands classements smart city est occupé par des villes aux institutions publiques solides, pas par celles qui ont déployé le plus de technologie. Ce que cela signifie pour la stratégie urbaine africaine.
Les mêmes noms reviennent en tête de tout classement smart city sérieux, année après année — Zurich, Oslo, Canberra, Genève, Singapour, Copenhague, Helsinki. Aucune de ces villes ne pilote le programme d’achats smart city le plus ambitieux du continent ; aucune n’est la plus dense en objets connectés. Ce qu’elles partagent, ce sont des institutions publiques matures, une livraison de services prévisible et une capacité administrative sur laquelle les habitants peuvent compter. Malgré l’étiquette sur le carton, c’est cela que ces classements mesurent surtout.
Ce que les classements comptent réellement
L’IMD Smart City Index, publié chaque année depuis 2019 par le IMD World Competitiveness Center à Lausanne, tire environ la moitié de son score d’une enquête structurée auprès des habitants — perceptions des services de santé, des transports, de l’accès au logement, de la corruption, de la participation publique. L’autre moitié vient d’indicateurs liés à la technologie, mais ceux-ci sont eux aussi filtrés par la question de savoir si les habitants vivent les services comme fonctionnels. Une ville peut déployer tous les outils numériques disponibles et reculer quand même dans l’indice si la perception des habitants ne bouge pas.
L’IESE Cities in Motion Index, conduit depuis 2014 par l’Université de Navarre, énonce ce point plus ouvertement. La technologie n’est qu’une des neuf dimensions, aux côtés du Capital humain, de la Cohésion sociale, de l’Économie, de l’Environnement, de la Gouvernance, de l’Urbanisme, du Rayonnement international et de la Mobilité. Les villes en tête — typiquement Londres, New York, Paris, Tokyo, Berlin, Séoul — obtiennent de bons scores sur la plupart des dimensions, et la Gouvernance et le Capital humain pèsent autant que la Technologie. L’Easypark Smart Cities Index est plus orienté technologie (infrastructure de véhicules électriques, e-mobilité, couverture applicative), et pourtant les premières positions restent dominées par les villes scandinaves et germanophones, parce que les conditions sous-jacentes — stabilité politique, capacité du secteur public, réglementation prévisible — sont elles-mêmes la contrainte limitante sur la couche technologique.
Pourquoi le sommet du classement ne bouge pas
Regardez les villes qui occupent simultanément le haut des quatre indices et le motif est clair. Ce ne sont pas les villes qui expérimentent le plus avec la technologie — ce sont les villes où le bus arrive à l’heure, où le permis de construire est délivré selon une procédure documentée, où le service de l’eau publie son taux d’eau non facturée, où l’hôpital public répond à un régulateur qui régule effectivement. La technologie démultiplie ces préconditions. Elle ne s’y substitue pas.
L’étude de McKinsey de 2018, « Smart Cities: Digital Solutions for a More Livable Future », est l’évidence la plus citée à l’échelle continentale sur ce point et elle est explicite : les gains de qualité de vie les plus mesurables liés aux interventions smart city surviennent quand la technologie se pose sur des institutions capables de l’opérer, de la suivre et de la réviser. Le cadre OCDE 2020 « Smart Cities and Inclusive Growth » arrive à la même conclusion depuis la politique publique — les cadres de gouvernance, la capacité fiscale et la coordination inter-juridictionnelle sont traités comme les variables en amont, la pile technologique en aval. Le World Cities Report 2022 d’ONU-Habitat fait de la capacité institutionnelle le différenciateur transversal entre les villes dont les initiatives numériques tiennent et celles où elles s’effritent.
Ce que cela signifie pour les villes africaines
La plupart des villes africaines sont loin dans les classements IMD et IESE. La raison est rarement l’absence d’initiatives numériques — la plupart des grandes villes du continent ont des programmes smart city actifs, souvent plusieurs en parallèle — mais les scores de perception des habitants et de Gouvernance/Capital humain qui tirent le composite vers le bas. Casablanca, par exemple, figurait dans les premières éditions de l’IMD Smart City Index et a depuis reculé parce que les perceptions des habitants sur la livraison des services n’ont pas évolué au rythme que les volumes d’investissement smart city auraient laissé prévoir. Le motif est constant : la technologie ajoutée à des institutions faibles ne fait pas monter le classement ; ce qui fait monter le score, c’est le renforcement institutionnel, et la technologie qui tient est celle qui s’inscrit dans ce renforcement.
L’implication pour la stratégie urbaine africaine n’est pas d’abandonner la technologie — c’est de cesser de la traiter comme l’indicateur principal. Un plan smart city dont le premier livrable est l’achat d’une plate-forme ou d’un réseau de capteurs est un plan dont le plafond est fixé par l’institution qui se trouve en-dessous. Un plan dont le premier livrable est le renforcement du régime de passation, de l’audit, de la coordination inter-juridictionnelle ou du modèle opératoire du service public crée le plafond que la technologie pourra ensuite relever.
La conséquence pour la pratique
Les classements sont un miroir externe d’une vérité interne : la smart city, c’est l’institution. C’est la raison pour laquelle cette pratique place la planification fondée sur les données, la gouvernance urbaine et la livraison de services centrée sur les habitants en amont de chaque solution sur laquelle elle travaille, et traite la couche technologique comme un outillage neutre par fournisseur organisé autour d’eux. Le cadre opératoire complet se trouve sur la page Approche ; la couche gouvernance-et-données est spécifiquement sur Planification fondée sur les données et gouvernance urbaine.
Les villes qui investissent d’abord dans leurs institutions monteront dans tout classement qui mesure l’expérience vécue des habitants. Les villes qui n’investissent que dans la technologie plafonneront — non parce que la technologie est mauvaise, mais parce que la surface en-dessous ne peut pas la porter. Les classements le disent, en silence, depuis une décennie.
Sources : Méthodologie de l’IMD Smart City Index (IMD World Competitiveness Center, Lausanne) ; méthodologie du IESE Cities in Motion Index (IESE Business School, Université de Navarre) ; Easypark Smart Cities Index ; McKinsey Global Institute, « Smart Cities: Digital Solutions for a More Livable Future » (2018) ; OCDE, « Smart Cities and Inclusive Growth » (2020) ; ONU-Habitat, « World Cities Report 2022 ».
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